Rassegna Stampa
Santé - La Commission européenne a lancé
une grande consultation sur la gestion de la maladie mentale.
En Italie, une loi a programmé la disparition des hôpitaux
sychiatriques.
L'Italie, premier pays à avoir libéré
ses fous
C'est un immense cheval bleu roi, en carton pâte. Du haut
de son balcon, au premier étage de l'ancien pavillon des
«agités», «Marco Cavallo» veille
sur l'hôpital psychiatrique désaffecté de
Trieste. Fabriqué par les malades, en hommage à
un vieux cheval qui, comme la plupart d'entre eux, avait passé
toute sa vie à l'asile, «Marco Cavallo» est
devenu l'emblème du département de santé
mentale de la ville.
Un beau jour de 1974, «Marco Cavallo» est sorti de
l'hôpital, suivi en procession par les quelque 1 200 malades,
tout fiers de leur oeuvre d'art. «Une sorte de cheval de
Troie à l'envers, commente le Dr Mario Colucci, psychiatre.
Les malades se sont introduits dans le monde des bien-portants,
et rien de grave ne s'est produit.» Une manière,
pour Franco Basaglia, le directeur de l'établissement,
l'une des figures majeures de la psychiatrie dite alternative,
de démontrer que l'enfermement était contre-productif.
Structures d'accueil
A l'époque, «il suffisait la signature d'un médecin
affirmant que le patient était un danger pour lui-même
ou les autres pour que ce dernier soit interné à
vie, rappelle le Dr Colucci, auteur d'une biographie de Franco
Basaglia. Un mois plus tard, il perdait tous ses droits civils
et devenait un simple numéro».
Avec Basaglia, fini les électrochocs, les camisoles de
force ou les cellules capitonnées. Les médicaments
ne sont prescrits qu'en cas d'absolue nécessité.
Les patients sont encouragés à développer
leur personnalité, à travers diverses activités
comme le jardinage, la peinture ou la couture. En 1978, l'expérience
de Trieste aboutit au vote par le Parlement italien de la loi
180, qui programme la disparition des hôpitaux psychiatriques.
Onze ans plus tard, l'Italie devient le premier pays au monde
à avoir remis tous ses «fous» en liberté.
Et, pour l'Organisation mondiale de la santé, le modèle
de référence en matière de psychiatrie.
Les 250 000 habitants de Trieste disposent aujourd'hui de quatre
petites structures d'accueil, ouvertes 24 heures sur 24, et dotées
de huit lits chacune. Au centre «Domio», pas de blouses
blanches, ni de rendez-vous. Les patients vont et viennent à
leur guise, participent s'ils le veulent aux activités
– cours de slovène, gymnastique, groupes de parole,
etc. «Il y a ici des personnes qui en France seraient déclarées
dangereuses et internées, indique le Dr Colucci. Nous avons
aussi la possibilité d'hospitaliser un malade sous la contrainte,
mais pour une durée maximum d'une semaine.» Des visites
à domicile sont également prévues. En cas
d'urgence, la nuit notamment, huit lits sont réservés
aux malades en crise dans l'hôpital général
de Trieste.
«Chaque année, nous voyons environ 800 personnes,
soit 1,3% de la population du quartier, explique Massimo Marsili,
le directeur du centre «Domio». Près du quart
d'entre elles ont besoin de soins intensifs.» Comme Lucciano,
par exemple, un paranoïaque de 35 ans, qui refuse tout médicament
et a déjà agressé deux membres du personnel.
«Notre chance, c'est qu'en ce moment, il se prend pour un
médecin, note le Dr Colucci. Cela nous permet de garder
l'oeil sur lui...»
Roberto, lui, est pratiquement guéri. Désormais,
il tient l'accueil du centre et est «particulièrement
doué», selon les médecins, «pour repérer
les vraies urgences». Car «le but est surtout de réinsérer
les malades dans un contexte social, insiste un psychiatre. Alternative
à l'ergothérapie traditionnelle, les malades peuvent
obtenir des bourses de travail, histoire de se rendre utiles tout
en gagnant un peu d'argent.»
Après la fermeture de l'hôpital psychiatrique, en
1980, de vieux pensionnaires ont demandé à rester
là, au calme dans ces petits bâtiments ocre aux volets
verts, disséminés dans un grand parc de 23 hectares.
Dans l'ancien pavillon «Z», celui des plus gravement
atteints, vivent cinq hommes. Trois «intervenants»
se relaient jour et nuit auprès d'eux, mais ces malades
sont libres d'aller et de venir. L'un d'entre eux a même
trouvé du travail dans une imprimerie. «Je ne dis
pas que les schizophrènes peuvent vivre seuls, souligne
Giuseppe Dell'Acqua, directeur du département de santé
mentale de Trieste. Je dis qu'ils peuvent être libres, si
on les aide. Cela implique de leur redonner leur citoyenneté
: un logement, du travail, la possibilité de s'exprimer.»
En outre, cela coûte beaucoup moins cher : le budget assigné
à la psychiatrie publique représente aujourd'hui
environ la moitié de ce qu'il était à l'époque
de l'asile. Quant au nombre de psychotropes prescrits, il a été
divisé par trois depuis 1975.
Pas un seul incident en 25 ans
Il existe tout de même en Italie cinq hôpitaux psychiatriques
judiciaires où sont internées des personnes qui,
à cause d'une totale incapacité mentale, sont considérées
comme socialement dangereuses. Quant aux malades criminels, ils
reçoivent des soins en prison. «Cohérents
avec nous-mêmes, nous pensons que les malades mentaux doivent
être considérés comme responsables s'ils commettent
un crime, et punis comme toute autre personne», affirme
le Dr Colucci. «Mais la disparition des asiles n'a pas augmenté
le nombre d'incidents, insiste Giuseppe Dell'Acqua. Ce que nous
avons constaté, en revanche, c'est le changement de mentalité
de la population : elle a compris que l'hôpital psychiatrique
ne guérit pas.»
Si le système – malgré des disparités
entre le nord et le sud du pays – est un succès,
c'est aussi grâce à la population, soulignent les
psychiatres. Même si les préjugés ne se sont
pas encore tous envolés, les Italiens ont maintenant l'habitude
de croiser des malades mentaux en allant faire leurs courses.
A Trieste, l'un des centres de santé mentale jouxte un
jardin d'enfants, l'autre un hôtel 5 étoiles. En
vingt-cinq ans, il n'y a jamais eu un seul incident, ni une seule
plainte.
«Franco Basaglia». De Mario Colucci et Pierangelo
Di Vittorio. Aux éditions Érès. Mai 2005.
(Stéphane Kovacs)
(sabato 29 ottobre 2005, Le Figaro)
[articolo inserito il 16-11-2005]
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